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Soutien accru à Marine Le Pen mais la route vers le palais de l'Élysée reste encore longue et ardue

La prochaine élection présidentielle française procure des sueurs froides aux investisseurs du monde entier. Ils appréhendent tous une surprise de dernière minute qui serait susceptible, comme ce fut le cas lors de la dernière élection présidentielle américaine, de mettre un politicien populiste à la tête de la cinquième puissance économique mondiale. Marine Le Pen a effectivement pris une forte avance dans les sondages. Au cours des dernières semaines, elle a profité du scandale « Penelope gate » et de la colère issue des banlieues françaises les plus démunies pour gagner plus de terrain. Au premier tour, elle pourrait obtenir environ 27 % des voix, soit une avance nette par rapport à tous les autres candidats. Lors du second tour, un récent sondage a montré qu'elle pourrait obtenir plus de 40 % des voix (contre 43 % pour François Fillon et 42 % pour Emmanuel Macron) alors qu'elle était beaucoup plus basse il y a quelques semaines (environ 35 % des voix). La parution d’un nouveau sondage presque tous les jours durant la campagne présidentielle, est une vieille tradition française. D'autres sondages doivent confirmer cette tendance croissante. Néanmoins, il semble déjà évident que la course présidentielle se resserre et que le Front national n'a jamais été aussi près d'atteindre le pouvoir, ce qui est suffisant pour engendrer la panique des investisseurs. 

« L’effet Le Pen » est réel

Sur les marchés financiers, « l’effet Le Pen » est déjà perceptible :

- Les investisseurs spéculent de plus en plus sur la dette souveraine française. Les volumes échangés sur la dette française ont explosé en janvier dernier pour atteindre 236,1 milliards d'euros, ce qui correspond à une augmentation de 40 % par rapport à la moyenne mensuelle de l'année dernière (source : Trax) ;

- Le spread sur les obligations françaises reste proche de 80 points de base, ce qui est son plus haut niveau depuis 2012. Il avoisinait seulement les 20 points de base il y a quelques mois ;

- Le CDS français vient de franchir le niveau de 70 points de base alors qu'il était d'environ 40 points de base fin janvier ;

- L’indice d'incertitude portant sur la politique économique de la France a atteint des sommets inégalés tandis que l'incertitude économique européenne est en baisse depuis son pic de 2016 ;

- Depuis le début de l'année, le CAC 40 s’est moins bien comporté sur d'autres actions européennes. Malgré une saison des résultats favorable, l'indice français a diminué de 0,3 % alors que le Dax a bondi de 1,9 % et le FTSE 100 de 2 %.

- L’obligation souveraine allemande « Schatz » à 2 ans qui est un refuge traditionnel permettant de surmonter l'incertitude de l'UE, se négocie à un niveau historiquement bas avoisinant les -1 %.

 

Des obstacles insurmontables sur la route de l’Elysée

Pour un citoyen français, la crainte des investisseurs étrangers (qui détiennent environ 60 % des actions de la dette souveraine du pays) est plutôt surestimée et est principalement liée à l'ignorance du système politique et institutionnel français. 

- Les sondages sont fiables. Le vote en faveur du Front national est estimé correctement par les sondages, ce qui n'était pas le cas pour Trump ou le mouvement pro-Brexit car ils représentaient tous deux de nouveaux phénomènes politiques très difficiles à quantifier. Il y a quelques années, les partisans du Front national étaient réticents à exprimer publiquement leur orientation politique et leur vote était considérablement sous-estimé dans tous les sondages (ce qui explique pourquoi ils échouèrent à prédire l’arrivée de Jean-Marie Le Pen à la seconde place de l’élection présidentielle de 2002). Cependant, ce n’est plus le cas. Par conséquent, le résultat du Front National ne devrait pas être une surprise majeure ;

- Des circonstances historiques exceptionnelles seraient nécessaires pour que le Front national puisse gagner, comme une chute sans précédent du taux de participation. Au cours de la Ve République (depuis 1958), le taux moyen de participation a été de 80 % au premier tour et 81,5 % au second tour. Dans toutes les élections pour lesquelles le Front national s’est qualifié au second tour, une augmentation notable de la participation (+ 8 points de base lors de l'élection présidentielle de 2002 et de l’élection régionale de 2015 où le parti d'extrême-droite s’est qualifié pour le second tour dans 13 régions sur 18, mais n'a rien remporté) a été constatée. De nombreuses études confirment que les électeurs adoptent systématiquement le comportement le plus approprié pour éviter la victoire des candidats ou des listes du Front national ;

- Marine Le Pen ne sera pas en mesure d'obtenir suffisamment de voix pour franchir le seuil décisif des 50 %. Dans l'hypothèse des 10 millions de voix au premier tour et d’un taux de participation de 81,5 % au second tour, le Front national aura besoin de 8 millions de voix supplémentaires pour gagner. Le défi sera encore plus difficile à relever si le taux de participation augmente ce qui est généralement le cas lorsque le Front national est qualifié au second tour. En supposant un taux de participation de 87 % (soit l’équivalent du niveau de 1974, qui est le taux le plus élevé pour une élection présidentielle sous la Ve République), le parti a besoin de 9 millions de voix supplémentaires pour remporter le second tour. En prenant en compte le score le plus élevé de Marine Le Pen dans les sondages du second tour (43 % des voix), dans tous les scénarios possibles, il lui manquerait encore 2 à 3 millions de voix supplémentaires ;

- Pour gagner la présidence, il est essentiel de gagner les voix des 60 ans et plus. Les électeurs seniors ont tendance à moins voter pour le Front national en raison de la sortie de l'euro et de l'impact potentiel sur l'épargne, et disposent du taux de participation le plus élevé à toutes les élections (87 % durant le second tour de l'élection présidentielle de 2012 contre 80 % pour l'ensemble des électeurs). Le Front national a récemment tenté d'assouplir sa position anti-UE, mais il est peu probable que cela entraîne un changement d’attitude des électeurs seniors qui sont généralement plus enclins à voter pour le candidat de droite (dans ce cas, François Fillon). 

Tout cela semble indiquer que Marine Le Pen a très peu de chance de devenir présidente en 2017.

                                                                                                                                                                                                        

Et si Marine Le Pen rendait possible l'impossible ?

Au niveau institutionnel et politique : Marine Le Pen se retrouverait rapidement dans la position inconfortable d'un président de la IVe République qui serait privé de tout pouvoir réel. En effet, il est presque certain que le Front national ne puisse être en mesure d'obtenir une majorité au Parlement à l'occasion des élections législatives prévues les 11 et 18 juin. Par conséquent, le pays se retrouverait dans une situation de cohabitation. Ce serait la quatrième fois depuis 1958 et la première fois depuis le référendum sur le quinquennat présidentiel de septembre 2000, qui visait à éviter la cohabitation en alignant autant que possible la durée du mandat présidentiel avec celle des députés parlementaires. La cohabitation empêchera Marine Le Pen d'organiser un référendum sur l'adhésion à l'UE, chose qu’elle prévoyait de faire après la négociation d'un « meilleur accord » avec Bruxelles. Bien que le recours au référendum soit une prérogative du Président de la République (Article 11 de la Constitution), il peut seulement être organisé sur la proposition du gouvernement ou sur la proposition conjointe de l'Assemblée nationale et du Sénat. Même si elle est élue, Marine Le Pen ne serait pas en mesure de mettre en œuvre la plupart de ses mesures économiques et européennes. 

 

Concernant le CAC 40 : Il est assez facile d'anticiper le plongeon très abrupt que le marché boursier français prendrait suite à la victoire de Marine Le Pen. Par le passé, l'élection présidentielle française a eu un impact marginal sur les actifs financiers. La seule élection de la Ve République à avoir eu une conséquence notable a été celle de 1981 et a abouti à la victoire du candidat socialiste François Mitterrand. Au cours des 30 jours ayant suivi le premier tour, le CAC 40 avait chuté de près de 20 % tandis que les investisseurs craignaient que des « chars soviétiques ne défilent sur les Champs Elysées ». Un revirement similaire est probable en cas de victoire du Front national, au moins jusqu'à ce que les investisseurs étrangers se rendent compte que le nouveau président est impuissant. 

 

Concernant les coûts d'emprunt et la viabilité budgétaire de la France : La principale crainte des investisseurs étrangers est une forte hausse des taux d'intérêt liée au risque politique. En 2007, les paiements d’intérêts sur les emprunts de la France (qui représentent la deuxième plus grande sphère des dépenses nationales) ont représenté 2,5 % du PIB contre seulement 1,7 % en 2016, en raison de taux d'intérêt réduits et malgré l'augmentation importante de la dette publique. Les paiements d'intérêts sur les emprunts de la France en pourcentage du PIB, sont plus faibles que dans la plupart des pays européens (Royaume-Uni, Italie, Espagne), à ​​l'exception de l'Allemagne. En raison de la longue échéance de la dette française (7 ans), un mouvement des taux d'intérêt de 1 % a un impact annuel de seulement 0,14 % sur les paiements d’intérêts sur les emprunts. Même dans le cas d'une hausse des taux d'intérêt, les paiements d’intérêts sur les emprunts devraient poursuivre leur baisse en 2017 et en 2018 (pour atteindre environ 1,5 % du PIB) du fait du remboursement de dettes déjà émises dans le contexte de la crise financière de 2007. Dans l'hypothèse où le rendement des obligations souveraines françaises à 10 ans est de 4 %, le taux d'inflation annuel de 2 % et la croissance annuelle du PIB de 1 %, toutes choses étant égales par ailleurs, le paiement d’intérêts sur les emprunts ne se rapprochera pas de son niveau de 2012 avant le début des années 2020. Par conséquent, les effets des taux d'intérêts plus élevés liés à « l’effet Le Pen » (qui ne durera probablement pas) ou liés à des événements extérieurs tels que l'augmentation globale de l'inflation, ne devraient pas avoir un impact significatif sur les finances publiques pendant la majeure partie de la période présidentielle à venir.

Christopher Dembik

Christopher Dembik est Responsable de la recherche macroéconomique de Saxo Bank.