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Le tout-gratuit est en train de tuer l’investissement et la croissance

L'économie du service en libre accès sur Internet ne crée ni richesse ni rendement. Elle suscite la perplexité des investisseurs, qui spéculent sur des marchés gonflés par la politique monétaire.

Il y a comme quelque chose de pourri au royaume du capitalisme. En dépit de taux d’intérêt exceptionnellement bas, l’investissement dans la plupart des pays développés, en particulier l’investissement privé, reste sous ses niveaux d’avant la crise de 2008, tandis que le chômage pointe à des plus hauts depuis plusieurs décennies.

 

Se substituant largement à l’action des gouvernements, les banques centrales ont poussé les taux d’intérêt réels, c’est-à-dire les taux d’intérêt ajustés du taux d’inflation, en territoire négatif. En d’autres termes, aujourd’hui, les agents économiques sont payés pour emprunter et investir. Sur le papier, cela aurait dû permettre d’atteindre un niveau d’investissement élevé générant le plein-emploi. Il n’en est rien.

Les économistes parlent de stagnation séculaire pour définir la situation actuelle où, même lorsque l’inflation et les taux d’intérêt sont à des plus bas, l’activité économique ne redémarre pas.

 

Pour en sortir, les Keynésiens prônent de recourir à la planche à billets et à des mesures de relance budgétaire, ce qu’on fait plusieurs pays, comme les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Comme le soulignent l’évolution du marché des obligations d’entreprises américaines à haut rendement et les cours des biotechs, les politiques monétaires accommodantes alimentent les bulles spéculatives et favorisent la survie d’entreprises zombies qui, dans des conditions économiques normales, auraient fait faillite depuis longtemps.

 

Par ailleurs, en agissant ainsi, les Keynésiens ne s’attaquent qu’aux conséquences les plus visibles de la stagnation économique et non pas à ses causes, qui font encore débat parmi les économistes. Pour certains, le vieillissement de la population favoriserait plus les comportements d’épargne que d’investissement, bien qu’on ne dispose pas aujourd’hui de suffisamment de preuves empiriques pour valider cette affirmation.

Pour d’autres encore, c’est davantage le ralentissement du progrès technique voire l’absence de bond technologique qui serait la cause principale de la stagnation dans laquelle s’engouffrent les pays développés et particulièrement la France. 

 

Comme l’a démontré Jeremy Rifkin, l’économie de l’après-guerre a reposé en grande partie sur le développement de nouveaux moyens de transport. L’automobile a libéré la croissance. La construction de milliers de kilomètres d’autoroutes a permis une meilleure connexion entre les centres de production, les lieux de consommation et les zones résidentielles.

 

Dans notre pays, les deux dernières phases de forte croissance (1986-1990 et 1997-2001) se sont toutes caractérisées par une révolution technologique ou financière. La croissance moyenne de 3,4% par an sur la période 1986-1990 a été permise par la libéralisation financière engagée par l’Etat tandis que le développement de l’écosystème internet et son impact sur le cycle de production et de travail ont profondément modifié la dynamique économique à la fin des années 90.

 

Les innovations sont pourtant multiples et prometteuses. Il suffit d’imaginer les applications possibles dans 5, 10 voire 15 ans des scanners 3D, du Big Data, de l’énergie solaire et de l’intelligence artificielle. Nos vies ont été drastiquement changées ces dernières années grâce à Google, Facebook, Youtube, Twitter, Skype et de nombreuses autres entreprises de haute technologie. Mais tous ces nouveaux services ont, in fine, peu impacté l’évolution du PIB car ils ne se sont pas traduits par le développement de vastes filières  industrielles  et sont, très souvent, gratuits.

Le fait que ces innovations soient proposées gratuitement complique sérieusement la tâche des économistes qui peinent à mesurer leur impact exact sur l’activité économique. Surtout, cela devient un réel problème pour les investisseurs dans leur stratégie d’allocation du capital puisqu’ils ne peuvent pas se baser sur les rendements présents et passés pour anticiper la hausse de valeur possible d’un actif. Pendant les Trente Glorieuses, lorsque le consommateur souhaitait une télévision ou une radio, il devait l’acheter ce qui générait un profit immédiat pour le producteur. Aujourd’hui, il est possible d’avoir accès à tout un panel de services gratuitement ou via le troc sans que cela ne signifie un apport de richesse supplémentaire.

 

Nos sociétés contemporaines reposent de plus en plus sur une économie de l’information où les innovations n’engendrent pas automatiquement un retour sur investissement. Certaines entreprises, comme Facebook, sont parvenues à trouver un business model rentable à travers la publicité et la collecte des informations des utilisateurs pour qu’elles soient vendues à d’autres acteurs économiques mais toutes n’y sont pas parvenues. Beaucoup peinent à être rentables. Instagram et Snapchat sont parmi les plus populaires applications mobiles de partage avec respectivement 100 millions et 30 millions d’utilisateurs actifs mais elles ne génèrent pas de profit. Les entreprises les plus chanceuses sont soutenues par des sociétés de capital-risque qui sont encouragées à investir dans la perspective d’une introduction en bourse qui ne peut que bien se passer grâce aux effets bénéfiques des politiques monétaires sur les marchés actions.

 

Pour celles qui ne peuvent pas compter sur une future introduction en bourse, seuls les donations et les financements publics peuvent leur permettre de subsister. En France, la crise des sites d’information en ligne montre très clairement les limites évidentes du tout-gratuit. Il faudra probablement que les consommateurs se résolvent à accepter de payer pour tous les services auxquels ils ont accès grâce à la nouvelle économie. C’est le seul moyen pour faire que les investissements privés soient de nouveau rentables et que le cycle d’innovations se poursuive. 

Cette tribune a été publiée dans le journal Le monde le 4 avril 2015.

Andrea Tueni

Diplômé du Master en Finance de marché de Sup de Co Reims, Andrea Tueni rejoint Saxo Banque France en[...]