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J’ai tenté d’acheter des Petros, la monnaie virtuelle du Venezuela…, par Christopher Dembik

Depuis hier, le gouvernement du Venezuela a mis en vente 38,4 millions de pétros, la nouvelle monnaie virtuelle du pays qui est adossée sur les réserves de pétrole. Le 20 mars prochain, une nouvelle émission de 44 millions de petros aura lieu. Au total, le gouvernement prévoit la mise en circulation de 100 millions de petros. La valeur du petro est équivalente à un baril de pétrole, soit un prix de référence de 60 dollars mais qui pourrait évoluer dans le futur.

La tentation fut grande d’essayer d’en acquérir et, comme on pouvait l’anticiper, l’expérience ne fut pas des plus concluantes.

Pour avoir son propre portefeuille virtuel de Petros, il suffit de s’inscrire via le site regpetro.mppeuct.gob.ve.

Bilan :

  • Le site internet possède une interface de très mauvaise qualité
  • Il n’est pas du tout sécurisé (ce qui s’avère être un énorme point noir)
  • Aucun email de vérification n’a par la suite été envoyé. Apparemment, pour d’autres acheteurs potentiels, il l’a été mais le lien dans l’email ne fonctionnait pas. Il va sans dire qu’il n’existe pas de service support.

 

En soi, l’idée d’adosser la monnaie au baril de pétrole est pertinente dans le cas d’un pays aussi dépendant des exportations d’hydrocarbures. Jeffery Frankel l’avait déjà évoqué pour les pays du Golfe Persique en 2008 en proposant d’arrimer les monnaies de la région à leur principale source d’exportation, le pétrole (c’est la règle du Pegging to the Export Price).

Dans le cas du Venezuela, j’ai souvent mis en avant l’intérêt d’un arrimage mixte, c’est-à-dire d’ancrer le bolivar (ou le Petro) à un panier évoluant à la fois en fonction du dollar américain et du cours du baril de pétrole. On peut, à cet égard, imaginer une répartition 2/3 de dollars, 1/3 de pétrole. Le pays reste désespéramment dépendant, dans sa structure économique, de le l’afflux d’USD afin d’acheter des biens de première nécessité à l’étranger et de permettre à l’industrie de fonctionner. C’est encore plus le cas depuis les sanctions prises par les Etats-Unis en août 2017.

L’idée de base est donc tout à fait crédible mais le problème fondamental du Petro, qui a été un peu soulevé lors de cette difficile inscription pour en acheter, c’est que cette monnaie virtuelle est déjà discréditée avant sa naissance. Non pas parce que le Venezuela a été contraint et forcé de ne plus rembourser ses créanciers étrangers depuis l’automne dernier, mais bien parce que le Petro va être utilisé à deux fins essentielles, à savoir assurer la pérennité du régime via le clientélisme avant les élections législatives anticipées et présidentielles, et car il va servir d’outil de blanchiment d’argent pour un régime lié à une multitude de trafics.

Il y aura bien évidemment des acheteurs : des geeks, des curieux, des pays soutiens du Venezuela (comme la Chine) et également des institutionnels qui utiliseront le Petro comme la fraction risquée et potentiellement très volatile de leur portefeuille d’investissement. Néanmoins, cette innovation monétaire a peu de chances de réussir à sortir le pays de l’ornière, de lutter contre l’hyperinflation, les pénuries et la corruption. Au mieux, il permettra à la classe au pouvoir, la buliburguesa, d’y rester et de s’enrichir davantage en s’accaparant les derniers lambeaux de l’Etat vénézuélien.

Par contre, l’échec du Petro ne devrait pas impacter négativement le développement de monnaies virtuelles banques centrales (CBcoin) ou, du moins, l’usage de la technologie blockchain par les banques centrales. Tout le monde a compris que le Venezuela sous Maduro est un cas à part. Une erreur historique.

Pour approfondir le sujet des CBcoin, les écrits de Koning (The introduction of Fedcoin, 2014) et d’Andolfatto (Fedcoin : On the Desirability of a Government Cryptocurrency, 2015) font référence avec une démonstration complète de ce que serait un système monétaire évoluant autour de monnaies virtuelles banques centrales et l’impact sur les banques de second rang. Dans un tel schéma (loin d’être réaliste, il faut en convenir), ces dernières pourraient perdre leur monopole sur la gestion des dépôts bancaires puisqu’on pourrait imaginer que les ménages et les entreprises choisissent de convertir leurs dépôts bancaires en dépôts CBcoin afin de bénéficier d’un accès à un système de paiement P2P rapide et sécurisé. Ce serait la fin du business model actuel des banques commerciales et l’élargissement soudain du rôle des banques centrales.

Christopher Dembik

Christopher Dembik est Responsable de la recherche macroéconomique de Saxo Bank.  Avec une double formation française et polonaise,[...]