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Faut-il s’attendre à un effet “Coupe du Monde” pour l’économie russe ?

Tous les quatre ans, c’est la même histoire. On s’interroge pour savoir si le vainqueur de la Coupe du Monde de football va bénéficier d’une embellie économique. Cette année, c’est la France qui a gagné le tournoi mais on peut déjà s’avancer à dire que l’impact économique de la victoire sera certainement marginal, en prenant en compte les faibles retombées qu’ont eues le Mondial de 1998. De fait, le lent ralentissement observé de la croissance depuis le début de l’année devrait perdurer et être confirmé par les chiffres du PIB au T2 qui seront communiqués par l’INSEE ce vendredi. Si le vainqueur ne bénéficie pas d’un effet « Coupe du Monde », qu’en est-il pour le pays organisateur.

A priori, il est beaucoup plus aisé de calculer l’impact économique. Habituellement, ce type de manifestations sportives entraîne des investissements dans les infrastructures, un boom touristique etc… Dans le cas de la Russie, le pays a notamment effectué beaucoup d’investissements dans ses aéroports pour faire face au flux plus important de passagers et a également rénové beaucoup de gares.

Pour autant, déjà plusieurs indices incitent à relativiser l’impact du tournoi sur l’économie locale.

La confiance des consommateurs en Russie reste toujours à de bas niveaux et ne montre pas de signe réel d’amélioration. Les enquêtes d’opinion publiées par le Centre russe de recherche sur l’opinion publique couvrent divers indicateurs liés à des sujets économiques et sociaux, de la situation politique à l’optimisme social. On observe une légère amélioration de ces indicateurs fin 2017 (notamment pour les variables « situation politique » et « développement général du pays ») mais la variable « situation économique dans le pays » reste toujours à un niveau très bas, autour de 52%, ce qui est bien en-dessous de son précédent pic atteint en 2014 à 68%, immédiatement après l’intervention militaire en Ukraine.

 

 

De plus, les indicateurs avancés indiquent une reprise lente après la récession de 2016. L’indicateur composite avancé de l’OCDE se situe légèrement au-dessus du seuil crucial de 100, tandis que le credit impulse développé par Saxo Bank (qui est un indicateur avancé de croissance de 9 à 12 mois) évolue à 7,7% du PIB au T4 2017, ce qui correspond à la deuxième impulsion trimestrielle la plus forte depuis la crise financière mondiale. Tous ces indicateurs tendent à confirmer un tournant dans le cycle économique par rapport à 2016. Cependant, la forte impulsion du crédit est essentiellement un phénomène cyclique qui peut s’expliquer par l’approche de l’élection présidentielle de 2018 et certainement, dans une moindre mesure, par les investissements liés à la Coupe du Monde. Un tel niveau n’est pas durable. Nous prévoyons une baisse qui devrait se traduire par une croissance plus lente du PIB (environ 1,6% l’année prochaine), en partie à cause d’un secteur bancaire encore fragilisé et qui reste le principal point noir de l’économie russe. Selon les dernières données officielles, le ratio des prêts non performants s’établissait à 19,80% en février 2018, soit le niveau le plus élevé depuis 2011. Tant que le crédit n’irrigue pas l’ensemble de l’économie, cela induit une croissance au ralenti.

 

 

L’évolution récente des indicateurs PMI est également un autre signal négatif. Les indices PMI ont atteint un point haut au T4 2017/T1 2018 mais, depuis, ils ont fortement baissé à tel point que l’indice PMI manufacturier s’est contracté au T2 de cette année.

Il y a peu de chances que la Coupe du Monde booste l’économie russe qui fait face à une accumulation de vents contraires : hausse du dollar américain, aversion pour le risque qui entraîne des sorties de capitaux au niveau des marchés les moins liquides et les moins bien intégrés, credit impulse négatif en Chine, sanctions internationales et risque Trump qui peut provoquer à tout moment une escalade géopolitique entre la Russie et les Etats-Unis.

 

 

Contrairement à ce qu’on aurait pu supposer, la Coupe du Monde n’a pas apporté beaucoup de soutien au rouble russe (RUB), notamment via les rentrées de devises, et la hausse du pétrole a aussi eu un effet limité. En fait, nous observons un découplage entre le prix du RUB et celui du pétrole, qui a déjà eu lieu en 2017 dans la foulée des sanctions américaines contre la Russie. Depuis mi-avril, le prix du Brent a augmenté de plus de 20%, tandis que le taux de change du RUB s’est déprécié d’environ 10% face à l’USD. Le déséquilibre actuel devrait perdurer car la force principale à l’origine de la baisse du RUB est la crise des devises émergentes résultant de la politique de la Fed et de la politique fiscale de Trump (bien que la crise actuelle n’ait strictement rien à voir en termes de proportion avec celle de 2013).

 

 

Toutefois, point positif, la hausse du prix du pétrole, même avec un objectif de cours du Brent autour de 70-75 USD le baril d’ici la fin de l’année, devrait apporter un soutien indéniable et bienvenu à la croissance. De manière très schématique, l’évolution du pétrole explique plus de 70% de l’évolution du PIB russe à prix constant. Ce sera certainement le principal moteur de la croissance russe au cours des prochains trimestres car elle ne pourra pas compter sur un environnement extérieur favorable et encore moins sur un accès aisé au crédit au niveau domestique.

 

Christopher Dembik

Christopher Dembik est Responsable de la recherche macroéconomique de Saxo Bank.  Avec[...]