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Emmanuel Macron peut-il gagner "la mère de toutes les batailles?"

C’est exactement la deuxième fois en moins d’un an que la France réforme son marché du travail. Le salaire minimum, les congés payés, et le temps de travail hebdomadaire restent inchangés.

 

 

Le gouvernement a cherché à :

  • Favoriser la négociation collective au sein des entreprises (comme c’est le cas au Danemark par exemple) et à permettre la mise en place de référendums en leur sein. Concrètement, par exemple, cela signifie que les bonus et le chômage technique, en cas de détérioration des conditions économiques, pourraient être décidés par référendum.

 

  • Limiter les compensations accordées par les Prud’hommes en cas de licenciement abusif (cela dit des dérogations peuvent subsister en cas de violation de la «liberté fondamentale»).

 

  • Simplifier les licenciements économiques.

 

Fondamentalement, l'idée est de réduire l'incertitude pour les employeurs. Les sondages soulignent qu'ils sont réticents à embaucher en raison d'un coût prohibitif lié au licenciement. Cependant, de mon point de vue, la réforme ne va pas assez loin. Il est aberrant qu’en France on puisse contester un licenciement jusqu'à deux ans après celui-ci ait eu lieu (un an si la réforme est mise en œuvre) alors que dans les autres pays européens, le délai est d'environ quelques semaines ou quelques mois. Cela crée une incertitude juridique importante pour les petites et moyennes entreprises.

 

Il existe de nombreuses études contradictoires sur les effets de la flexibilisation du marché du travail. Jusqu'à présent, rien ne prouve que cette réforme soit suffisante pour réduire considérablement le taux de chômage. Il est même probable qu'il aura l'effet inverse à court terme, en entrainant un chômage plus élevé dans un contexte de sureffectif dans de nombreuses entreprises et secteurs d’activité. Nous pouvons facilement nous attendre à ce que les employeurs agissent rationnellement et décident, d'abord, de profiter de la réforme du travail pour licencier plus facilement et à moindre coût. 

 

À long terme, il est indéniable que la réforme envoie un signal positif fort aux investisseurs étrangers, aux entrepreneurs et à la Commission Européenne. En s’appuyant sur des expérimentations étrangères (comme en Allemagne ou dans les pays anglo-saxons), des réformes similaires ont abouti à une baisse importante du taux de chômage voire au plein-emploi. Cependant, le revers de la médaille est que cela a conduit à une explosion du travail précaire. Il n'existe aucun cas de grand pays ayant réussi à atteindre le plein emploi uniquement avec des CDI bien rémunérés.

 

En réalité, ce que le gouvernement français ne dit pas, c'est que la flexibilisation du marché du travail est d'abord l'expression d'un choix sociétal. Cela reflète la conviction que le travail est meilleur que l'oisiveté, même s'il est mal payé, et qu'il contribue à l'intégration sociale. Cet état d’esprit est, finalement, assez récent au regard de l’histoire humaine et est liée à l'émergence de la société bourgeoise.

 

Afin de limiter la précarité, le gouvernement devrait dévoiler bientôt une réforme pour renforcer la formation professionnelle qui visera en particulier les travailleurs les moins qualifiés. En se penchant sur les données du chômage, on constate qu’il n’y a pas de chômage de masse en France, seulement un chômage de masse des moins qualifiés. Pour les détenteurs d’un bac+2, le taux de chômage est bas, autour de 5%. Dans cette perspective, il est essentiel d'agir sur deux niveaux: les compétences de base (comme le souligne le mauvais classement de la France dans l’enquête PISA) et les compétences professionnelles liées aux changements technologiques qui affectent le marché du travail (intelligence artificielle et robotisation par exemple).

Dans l'ensemble, la réforme est sur la bonne voie, mais, si Emmanuel Macron veut réduire durablement le taux de chômage et éviter que la société française ne soit encore plus fractionnées, il devra se pencher sérieusement sur les évolutions technologiques et démographiques et leurs implications. Elles doivent absolument être prises en compte dans toutes les réformes à venir puisqu’elles vont complètement remodeler notre société et notre rapport au travail. 

Christopher Dembik

Christopher Dembik est Responsable de la recherche macroéconomique de Saxo Bank.  Avec une double formation française et polonaise,[...]